Archive pour février 2007

Souvenirs

Mardi 27 février 2007

Pendant que j’étalais sur la table garnie de victuailles ma collection de livres de Borges, D. a eu envie de lire l’une de ses nouvelles préférées, Delia Elena San Marco dans L’auteur et autres textes.

Ça va comme suit :

Nous nous sommes dit au revoir à l’un des angles de la Plaza Once.
Du trottoir opposé, j’ai regardé de nouveau; vous vous étiez retournée et vous m’avez fait signe de la main.
Un fleuve de véhicules et de gens coulait entre nous; il était cinq heures de n’importe quel après-midi; comment pouvais-je savoir que ce fleuve était le funèbre Achéron, l’infranchissable?
Nous ne nous sommes plus revus. Un an après, vous étiez morte.
Maintenant je cherche ce souvenir, je le regarde, je pense qu’il était faux, je pense que derrière le banal au revoir était la séparation infinie.
Cette nuit, je ne suis pas sorti après le dîner. J’ai relu, pour comprendre ces choses, l’ultime enseignement que Platon met dans la bouche de son maître. J’ai lu que l’âme peut fuir au moment où meurt la chair.
Maintenant je ne sais si la vérité réside dans la sinistre hypothèse ultérieure ou dans l’innocent au revoir.
Car si les âmes ne meurent pas, il est bien qu’il n’y ait rien d’excessif dans leurs adieux.
Se dire au revoir est nier la séparation. C’est dire : Aujourd’hui nous jouons à nous séparer, mais nous nous verrons demain. Les hommes inventèrent l’au-revoir, parce qu’ils se savent en quelque manière immortels , tout en s’estimant contingents et éphémères.
Delia : un jour nous renouerons – au bord de quel fleuve?- ce dialogue incertain et nous nous demanderons si une fois, dans une ville qui se perdait en plaine, nous avons été ceux qui furent Borges et Delia.

Pendant que D. lisait de sa voix grave et rieuse, cela m’a frappée; ce texte que j’avais déjà lu renaissait dans ma mémoire et venait donner les mots exacts au sentiment qui me poursuit depuis la mort de mon père. En lisant cette nouvelle il y a une douzaine d’années, je ne pouvais pas la comprendre comme maintenant. Je ne savais pas alors que je jouais à l’au-revoir et je comprends mieux d’où me vient aujourd’hui ce malaise à dire cette phrase : « au revoir ». C’est « adieu » que j’ai toujours en tête. Mais je n’ai pas le choix de continuer à jouer, sinon la vie serait intenable. J’ai besoin de dire « à ce soir, mon amour » ou « à demain, maman » tout en sachant très bien qu’il ne s’agit là que d’une hypothèse constante, qui, bien qu’elle se confirme fréquemment dans une existence, ne révèle son mensonge qu’une seule fois.

***

Si, avec le temps, l’esprit s’affine, en revanche, les angoisses se raffinent.

Je regarde ces daguerréotypes ou l’on voit des visages d’un autre temps, des visages durs et sévères, sauf ceux des enfants, des visages que plus personne ne peut identifier à présent. Ceux qui pouvaient les identifier sont partis, eux aussi.
Ce sont mes ancêtres. Dont je ne connais rien, bien qu’ils m’aient légué tout un bagage génétique. Sauf ce bébé; on m’a dit que c’était mon arrière arrière grand-mère, et j’ai entendu tout un tas d’histoires sur elle. Pour le reste, ces gens sont plus que morts; ils appartiennent au néant.

On survit quelque temps après la mort, mais quelque temps seulement, dans les mémoires de ceux qui nous ont connus, et ceux-là en mourant à leur tour scellent définitivement notre tombeau. On meurt plusieurs fois, en somme, tandis que plusieurs meurent en nous.

En jetant un coup d’oeil à mon désert récent, fait de fantômes et d’amitiés disparues, je crains qu’il n’y ait que très peu d’âmes en qui je pourrai séjourner un peu plus longtemps.

***
Et pourtant, Chamfort, au chevet de son ami malade, a recueilli cela : Qu’on me montre le fleuve d’oubli et je trouverai la fontaine de Jouvence.

Du danger de se googleliser

Dimanche 11 février 2007

N’empêche, il m’a l’air sympathique, ce monsieur.

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