Un pas en avant, deux pas en arrière
Dimanche 31 décembre 2006-Vous croyez au progrès?
Croire au progrès est une expression de l’espérance, plutôt que de la logique. Et si je considère l’histoire universelle, je crois qu’il y a eu un progrès, un progrès moral inévitable. Parler du passé et du présent est un peu abstrait. Pourtant à présent, je vois que les hommes, mêmes cruels, même trop souvent impitoyables, essayent de justifier leur cruauté. Il y eut une époque où un roi par exemple pouvait être innocemment cruel; il n’avait pas besoin de se justifier. Peut-être agit-on mal, aujourd’hui, mais peut-être éprouve-t-on le besoin de faire croire aux autres, et ce qui est plus important, de se faire croire à soi-même, qu’on a bien agi. Nous sommes arrivés à une meilleure étape : l’étape du mensonge et de l’hypocrisie. Et cela est beaucoup.
-Jorge Luis Borges
Borges disait cela dans un entretien du Magazine Littéraire en 1988.
Environ un an plus tard, le Mur de Berlin tombait. Je ne me souviens pas avoir vécu par la suite une si belle émotion devant mon téléviseur. Nous avons tous vu ces images de milliers de gens debout sur le mur, en train de frapper la pierre, en liesse. Une scène en particulier m’a profondément marquée; dans un poste frontalier, des groupes de gens filaient vers l’Ouest, les douaniers étaient débordés et n’avaient pu stopper, à la fin du flot humain, qu’une pauvre femme avec son enfant, qui s’est mise à pleurer. Dépassés par les événements et comprenant très bien que le vent de l’histoire avait tourné, que leur pouvoir était maintenant nul, les douaniers l’ont laissée passer. Lorsque même ceux qui doivent maintenir l’ordre constatent qu’ils appartiennent à un monde ancien, c’est que tout a changé.
Un an plus tard, c’était la première guerre en Irak. C’est fou comme, avec le recul, les années 90 m’apparaissent douces aujourd’hui. Il y a eu la Bosnie, il y a eu le Rwanda, bien sûr. Mais je crains que tout cela n’ait été que des répétitions avant la générale.
Alors, et ce progrès, selon Borges? Si j’en crois ses propos – et je les crois- nous régressons. La barbarie ne s’embarrasse plus de l’hypocrisie, parce que nous ne croyons même plus à nos propres mensonges. Vous savez, de ces mensonges qui ont tout de même une part de vérité dans laquelle brille cette petite lumière qui nous guide dans les ténèbres; la liberté, la démocratie, la fraternité, l’égalité…
Il n’y a jamais eu d’armes de destruction massive en Irak. L’Amérique a fait tomber un président pour moins que ça, parce qu’il enregistrait les conversations du camp adverse. Maintenant, c’est toute l’Amérique qui est sous écoute avec le Patriot Act, et Bush est toujours en poste. Pire encore, elle accepte de l’être. Patriot Act; l’expression est plus qu’un mensonge, elle est une insulte à tout ce qui faisait la noblesse de l’Amérique. Avant, dans un monde hypocrite, elle confiait le sale boulot à d’autres; maintenant, elle ne se cache même plus. Jamais elle ne pourra laver cette souillure qu’est Guantanamo.
Si cela existe en toute impunité, si cela a pu être, c’est que, comme les douaniers à Berlin, nous l’avons laissé passer. L’exécution de Saddam, c’est cette dame au bout de la file; pourquoi l’empêcher quand elle arrive au bout d’une liste de crimes aussi odieux?
Gibets et potences sont de retour et tout le monde peut se régaler du spectacle. Trop de mensonges finissent par blaser, j’imagine, quand la cruauté est la seule vérité qui nous reste, la seule qui nous fasse vibrer. Peut-être parce que ce corps qui s’agite et agonise au bout de la corde, c’est un peu nous.
Ce qu’il y a de pire est que certains jours de déprime, j’en arrive à penser que le mensonge, c’est notre indignation.
