Archive pour novembre 2006

La vie, prise 2… Action!

Mercredi 29 novembre 2006

Je recommence à voir cette piaule avec affection depuis que j’ai décidé de la quitter. Quand je suis arrivée ici, je sortais de l’université, avec mon diplôme et mes dettes, sans aucune idée de l’avenir ni aucun plan de carrière, même pas de rêve en particulier. Ça ne faisait pas six mois que The Man était dans ma vie et je me disais qu’au pire, cet appartement pouvait accueillir un coloc en cas de désastre amoureux. Nous ne devions habiter ici qu’un an ou deux et vivre ensemble tant qu’on pouvait s’endurer. Ça fait huit ans de ça…

L’un des premiers soirs, j’étais dans mon bain chaud, en train de lire une biographie de Pauline Julien, The Man avait mis du Chopin, je quittais mon boulot pour me lancer sans filet dans le monde des travailleurs autonomes et je me souviens très bien avoir pensé : Je suis exactement là où je veux être. Un moment de bonheur parfait, une illumination comme j’en ai eu très peu dans ma vie.

Et ce fut vraiment le bonheur, même si nous étions barrés de tous les dépanneurs parce que nous achetions des cigarettes avec des sacs de rouleaux de cennes (roulés avec des feuilles mobiles parce qu’on n’en avait même pas assez pour s’acheter de vrais rouleaux!). Nous avons vendu la moitié de notre bibliothèque et de notre discothèque pour pouvoir manger, mais nous étions si amoureux et si libres qu’on en riait comme des fous. C’était l’époque où nous calculions la valeur d’un auteur à son prix de revente à l’Échange. Le dernier Nothomb rapportait plus qu’une vieille édition de Dostoïevski. Avant de dire adieu à un livre, on le démolissait pour rendre la séparation plus facile.
-Vas-tu relire ça?
-Es-tu fou? Il m’a assez fait chier! À la casserole!

Nous avions des ressources inépuisables d’humour, particulièrement dans les pires creux. Un orgueil démesuré qui nous convainquait que notre salon délabré, qui n’avait d’autre meuble qu’un matelas puant la pisse de chat, possédait hors de tout doute le charme d’un appart new-yorkais du temps des Velvet Underground. Et nous rigolions particulièrement de la mine dépitée de nos visiteurs, forcés de s’asseoir sur une chaise droite et branlante pendant qu’on était affalés sur le matelas, entourés de cendriers et de bouteilles vides.

Nous n’avions qu’un vieil ordinateur qu’on se partageait. Pas d’Internet. Je devais courir au bureau pour aller porter mes articles sur une disquette et une fois sur deux, leurs ordis n’arrivaient pas à les lire.

Je ne sais pas comment on a fait. Je ne sais pas comment notre amour a tenu le coup, tout était contre nous. La réponse est probablement là : puisque tout était contre nous, nous allions être ensemble contre tout.

***

Mais voilà , la lutte ne se termine jamais. Ça abîme un peu, quand même. Ça nous transforme surtout, sans qu’on n’y puisse rien. Il faut en tenir compte pour ne pas devenir une caricature de soi-même.

Jouer à ce que nous avons été n’est pas « être ». Et « être » est ce que nous avons toujours voulu.

C’est pas possible, que je me suis dit, d’avoir passé toute mon existence dans le même quartier, et encore là , dans le même quadrilatère de ce même quartier. Comment grandir lorsqu’on ne sort pas du royaume de l’enfance? Mon quartier, ce n’est pas un quartier, c’est un album de souvenirs, il n’y a pas un coin de rue ni un fond de cour ici que je ne connais pas, d’où je ne vois pas surgir les fantômes de mon passé, et l’un de ces fantômes, c’est moi.

Nous déménageons. Dans Pointe-Saint-Charles. Au plus tard le 1er mars. Et depuis que nous avons pris cette décision, l’excitation (dans tous les sens du terme) est de retour.

Nous cédons notre bail, mais nous vous prévenons; il y a une maudite job de peinture à faire ici. C’est négligeable quand le loyer est de 485$ pour un cinq, presque six pièces, en plein centre-ville. Patrick Brisebois est le premier à s’être manifesté, la liste derrière lui s’allonge, mais, enfin, ce sera le premier qui signera qui l’aura. Idéal pour les étudiants endettés et les écrivains subventionnés! En plus de la couche de goudron de nos cigarettes, nous laissons des ondes positives et créatrices à ceux qui nous suivrons. The Man y a pondu ses deux premiers livres, j’y ai travaillé d’arrache-pied jusqu’à l’obtention de mon poste permanent il y a deux semaines.

Si vous ne devenez pas des génies ici, oubliez ça, vous ne le deviendrez jamais.

Copieuse! Jalouse!

Lundi 13 novembre 2006

Tout a commencé au début des années 80, dans la cour de l’école Le Plateau. Terrorisées par notre nouvelle école, nous avons pactisé tout de suite et échangé nos poupées. Nous sommes encore amies, un quart de siècle plus tard.

Ma plus longue amitié, plus longue que toutes mes amours réunies. Avec ce que cela comporte de rigolades, de déceptions, de chicanes, de renouvellement, de confessions, de compétition, d’éloignement, de complicité, d’habitude et de surprises. C’est la première que j’ai appelé quand mon père est mort.

Il y a deux semaines, j’étais avec elle à l’hôpital Notre-Dame, où son père attendait la mort, lui aussi.

C’est très curieux d’être la spectatrice de la douleur de l’autre, mais très étrange lorsqu’on a joué le même rôle un an avant. On ne soupçonne pas la part immense d’égocentrisme qui nous domine. J’avais beaucoup plus peur de ma douleur que de la sienne, à vrai dire. Peur de mes émotions, que je tente de dominer depuis des mois. Peur d’être faible quand elle avait besoin de moi. Et chaque fois que j’ai dû annoncer cette mauvaise nouvelle qui la concernait à nos amis, ma voix se brisait, à mon grand étonnement parce que c’était incontrôlable, et à ma grande honte parce que je ne voulais surtout pas lui ravir sa peine… qui malheureusement ravivait la mienne. Comme si, il y a un an, par orgueil, je me protégeais en parlant de mon père. Et qu’en parlant de la mort du sien, je n’avais plus aucune protection.

Je la voyais s’occuper de son père, avec des gestes sûrs, améliorés pendant les semaines de maladie. Mais cette crainte de tendresse. Cette absurdité plutôt cruelle de penser que ce moment est peut-être le dernier. Et la peur de craquer.

Ça m’a pris tout mon petit change, mais je l’ai fait :

-Élaine, si tu as quelque chose à lui dire, fais-le maintenant. Après, il sera trop tard.

Elle lui a dit : « Je t’aime papa ». Il lui a répondu, péniblement, « Moi aussi ». J’ai détourné la tête pour que ce moment soit à elle, mais ce « moi aussi » résonnait dans ma tête.

Une journée après, il n’était plus.

Après la mort de son père, elle m’a remercié. Il n’y avait vraiment pas de quoi. Je ne pouvais faire autrement, sachant à quel point, tous les jours, je souffre de ne pas avoir eu la chance de dire adieu. Ou, du moins, ne sachant pas si mon père l’a entendu. Je ne saurai jamais si mon père a reçu tout ce que je lui ai pleuré dans l’oreille, et qui se résume à ce « je t’aime ».

Nous sommes allées manger un morceau après ma visite à l’hôpital, elle m’a raconté une histoire drôle concernant son père et nous avons beaucoup ri, sachant toutes les deux que nous parlions déjà au passé de quelqu’un qui ne vivait encore que pour quelques heures.

Elle a fait des blagues, j’avais envie de lui en faire une: « Copieuse! ». Toutes les filles me comprendront : c’est l’insulte suprême et bébé-la-la de toutes les vieilles amitiés. Elle aurait pu me répondre : « Jalouse! »

Comme il semble loin le temps des premiers émois, qui concernaient évidemment les gars, quand nous enterrons toutes les deux nos pères, qui, ironiquement, logent dans le même cimetière. Là où nous irons un jour les rejoindre. Rassurant de savoir que ma meilleure amie ne sera pas trop loin, pour l’éternité…

Cet été, nous irons faire des pique-niques sur nos futurs tombeaux. Juste pour voir laquelle a la plus belle place du cimetière.

-Tu gèleras dehors pendant que je serai au chaud au columbarium, ma chère.
-Oui, mais j’ai toujours été plus « plein air » que toi.
-J’aime mon confort. Je prĂ©fère le Four Seasons Ă tes maudits trips de camping sauvage.
-Si au moins tu essayais, un peu d’air pur ne te ferait pas de tort.
-Normal qu’une fumeuse finisse en cendre, hein.
-Nous autres, on a au moins un arbre sur notre terrain.
-Nous autres, il y a de la musique dans le columbarium.
-Est plate, la musique.
-C’est mieux que les bruits de chars.
-Vas donc chier.
-Toi aussi.
-Bébé.
-Celle qui dit celle qui l’est.
-…
-…

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