

Une société où l’on te dit que c’est mal de se droguer mais que c’est bien de se tuer à l’usine pour un salaire misérable et dégradant est une société pourrie. UNE SOCIÉTÉ DÉMOCRATIQUE DEVRAIT PERMETTRE À TOUT UN CHACUN DE VIVRE LIBRE ET DE SE SENTIR VIVANT.
-Bukowski
Allons mon Zhom, mon amour, mon complice dans le vice, mon partenaire dans le crime, mon seul et unique! Marchons bras dessus, bras dessous et quittons sans faire de vagues ce monde sinistre qui ne veut plus de nous. Nous lui manquerons plus qu’il nous manquera, voilà l’ironie.
CE SOIR (VENDREDI), Zhom et moi irons faire notre dernière tournée des grands fumeurs dans nos bars habituels. Début au Boudoir, finale au Cheval Blanc. À l’avenir, nous ferons notre party chez nous. Et si ça nous tente de recevoir, notre salon deviendra la nouvelle place cool à Montréal…
Car dès le 31 mai, nous priverons la société de notre divertissante présence, et nous abandonnerons les bars à ces hordes d’honnêtes citoyens qui savent boire raisonnablement, manger raisonnablement, baiser raisonnablement, rire raisonnablement, s’amuser raisonnablement. On n’a pas envie de passer nos soirées avec des gens pareils, surtout pas dans un bar. Les bureaux, les restos, les cinémas, les avions, n’importe quoi… mais les BARS???
Je pourrai un jour raconter à des jeunes étonnés, pendus à mes lèvres ratatinées et mes dents jaunies, qu’il fut un temps où les bars étaient des endroits où l’on pouvait se débarrasser du fardeau de la vie quotidienne. Il se peut même qu’à mon discours je doive ajouter qu’on y pouvait boire aussi. Car une fois la cigarette interdite, qui peut nous dire qu’on n’y rationnera pas aussi l’alcool? Et pourquoi pas les gros? « Vous savez, les enfants, il existait autrefois des gens que l’on décrivait comme obèses, c’est-à -dire que ces gens aimaient tant le plaisir indéniable de manger qu’ils en développaient une masse adipeuse… Difficile pour vous de comprendre, vous qui vivez entourés d’êtres équilibrés, dans la tête comme sur le pèse-personne, mais ça existait, des gens qui n’entraient pas dans la moyenne – c’est grâce à eux, d’ailleurs, qu’on pouvait déterminer ce qu’on estimait être la moyenne, donc la normalité… »
Des années à obéir au doigt et à la baguette à l’école jusqu’à la majorité et me voilà de retour à la colonie pénitentiaire, qu’on recommence à me gronder, à me taper sur les doigts, à me dire de faire ceci et pas cela. J’étais pourtant raisonnable et de bonne foi, j’ai accepté pendant des années les accommodements, j’étais même d’accord, mais je sais aujourd’hui que le but est plus grand, ce n’est pas la santé publique, c’est plutôt une volonté d’imposer le BIEN. Ce n’est pas l’air qu’on veut purifier, ce sont les gens. Car comment ne pas voir la stupidité d’une loi qui interdit de fumer à quelques mètres d’un hôpital ou d’une cour d’école? Parce qu’une volute de ma fumée pourrait rencontrer la narine d’un enfant innocent et le tuer? Et la pollution des voitures, alors? Dans ce cas-là , aussi bien ne pas avoir d’enfant, la DPJ les retirera bientôt aux fumeurs… Et cette idée de permettre, peut-être (mais ça les emmerde) un minuscule fumoir dans certains bars où il sera interdit d’apporter son verre et où il n’y aura pas de musique? Mais c’est carrément de l’humiliation! « Vous pouvez fumer dans ce cocron, mais n’allez pas croire que vous aurez du plaisir, sales drogués… »
Je ressens, sincèrement, une immense tristesse à la pensée de cette nouvelle loi (toujours plus de lois!) qui transformera le seul espace public où l’on permet aux citoyens de faire des entorses à la raison jusqu’au last call. Puis cette tristesse cède à la colère quand je comprends qu’il s’agit d’une boîte de pandore, quand j’entends qu’on pense de plus en plus à un triage moral dans nos hôpitaux – il faudrait paraît-il s’occuper en premier dans les urgences des bonnes personnes avant les « mauvaises », privilégier le non-fumeur au fumeur, l’athlète au sédentaire, le mince au gros, le sobre à l’alcoolo, le clean au junky – détruisant par là le principe même d’universalité. Si j’y crois et si je paie mes impôts, c’est précisément pour que soit empêchée cette horreur, c’est pour interdire qu’on juge qui que ce soit, car qui que ce soit est un résultat de cette société.
Les pauvres fument plus. Pour beaucoup, c’est leur seul luxe, et on leur interdira d’en jouir. S’ils persistent, on refusera bientôt de les soigner. Mais si vous êtes riche, pas de problème, allez aux States ou attendez l’imminente arrivée du système à deux vitesses : vous serez un client, aucun doc ne refusera votre argent. Moralité : Il faut être riche pour être libre de faire ce qu’on veut.
J’ai envie de fumer ne serait-ce que pour stopper cette « aryanisation » du monde, pour défendre l’obèse qu’on forcera bientôt à courir sur des tapis et à dévoiler son indice de masse corporelle et pour protéger le junkie qu’on voudra laisser crever.
Ayez une petite pensée pour tout ça, quand vous irez prendre un verre dans un bar tout propre et tout sain. Ce « monde sans fumée » sera bientôt, j’en suis certaine, parfaitement… irrespirable.