Notre amour dure toujours
Jeudi 30 mars 2006Tougèdeur, une toune de The Man, qui sait toujours comment faire battre mon coeur…
Tougèdeur, une toune de The Man, qui sait toujours comment faire battre mon coeur…
Nous étions tous là cet été, dans nos vies intactes, au mariage de mon amie Geneviève. La mariée était en blanc et enceinte. Nous n’arrêtions pas de taper sur les verres pour que les époux s’embrassent. Image parfaite des beaux moments de la vie, en famille, entre amies, entre amoureux.
Comme la fée Carabosse, la Mort n’était pas invitée aux noces, mais elle a pris sa revanche, cette salope de fustrée. Mon père est mort, puis ma grand-mère, et lundi, ce fut Mélina, trois mois, la fille de Geneviève, dans les bras de son père Jean-Marc. Un mariage et trois enterrements, comme dans le film de Hugh Grant.
Étrange à dire, mais ma grand-mère, dans cette tornade d’émotions, est prise en sandwich entre deux morts incompréhensibles et inacceptables. Poser mes lèvres sur le front froid de ma grand-mère et faire le même geste, une semaine plus tard, sur la joue froide d’un bébé, je n’ai pas de mots pour le dire, mais je sais que j’ai souvent envie de me réfugier dans les bras de mon père, alors que tout ce que j’ai est le souvenir de sa main refroidissant dans la mienne. Tout ce que j’ai ne sont que des souvenirs! Ah! Papounet! Comme toutes ces tragédies sont tragiques, justement, en ton absence! C’est ta présence que je veux!
75 ans, 61 ans, trois mois, c’est la même chose à voir, je vous jure, c’est la même terrifiante fixité et le même terrible silence du corps. L’horreur, elle, appartient à ce qui nous lie à ces corps, à ce que l’on est capable ou non d’accepter dans cette vérité absolue de la mort. Non, je n’accepte pas la mort de mon père. Oui, ma grand-mère devait partir un jour, d’autant plus qu’elle souffrait. Mais je ne comprends rien à la mort d’un bébé de trois mois, sauf la douleur de sa mère. Ça non, je n’oublierai jamais le hurlement de Geneviève quand Mélina est partie. Mais qui, au juste, a disparu? Qui était Mélina sinon quelqu’un qui aurait pu être? Dû être? Qui a, malgré un temps si limité, été? Mais n’avons-nous pas tous l’impression d’être limité dans le temps? Accepter de partir n’est-il pas plus difficile plus nous avons été?
En regardant ce bébé dans les bras de Geneviève, j’ai cependant eu cette pensée : Que voilà la plus belle place où mourir, entre les bras de sa mère. J’ai presque envié Mélina. Et pourtant, dans l’ordre du monde, ce n’est pas ce qui devrait arriver. Nous devrions accompagner dans la mort ceux qui nous accueillent dans la vie, pas le contraire, mais nous sommes tous si démunis devant une telle chose qu’on voudrait que maman et papa soient là pour nous rassurer.
Je ne sais pas ce que je retiendrai de tout cela. Aucune idée si cela fera de moi quelqu’un de meilleur ou de détruit. Je pense que ce sont les deux. Bien que détruite, je me sens meilleure, c’est bizarre. Qu’est-ce que cela donnera, maintenant que je ne crois plus au long terme? Depuis que j’ai compris que je ne suis rien fondamentalement, mais que je peux dire que j’ai été et que malgré tout, j’ai peur de ce que c’est d’être encore quand ce que j’ai été semble avoir été détruit?
De retour après la reconstruction, que j’ai dit, mais je trouve que c’est un bien grand mot, effrayant, même.
…angelheaded hipsters burning for the ancient heavenly
connection to the starry dynamo in the machinery of night,
who poverty and tatters and hollow-eyed and high sat
up smoking in the supernatural darkness of
cold-water flats floating across the tops of cities
contemplating jazz,
who bared their brains to Heaven under the El and
saw Mohammedan angels staggering on tenement roofs illuminated,
who passed through universities with radiant cool eyes
hallucinating Arkansas and Blake-light tragedy
among the scholars of war,
who were expelled from the academies for crazy &
publishing obscene odes on the windows of the skull,
who cowered in unshaven rooms in underwear,
burning their money in wastebaskets and listening
to the Terror through the wall…
(…)
Dreams! adorations! illuminations! religions! the whole
boatload of sensitive bullshit!
Howl, Ginsberg
Pervertir une idée déjà pervertie. Voilà ce que j’ai fait, en toute innocence et dans toute la stupidité qu’elle contient. Je n’ai aucune idée de ce que signifie la liberté. Je ne sais même pas si j’ai déjà été une femme libre… une femme libre ou libérée? Déjà , ça change la question. Déjà , le mot femme est sujet à débat. Voyez ce que je veux dire par perversion.
Toute ma vie, j’ai cherché « la liberté » sans même savoir ce qui m’entravait. Très judéo-chrétienne dans ma quête, j’ai confondu mes plaisirs avec cette idée floue et surestimée. Et je n’ai fait qu’ajouter d’autres chaînes à mes chaînes.
Par la fenêtre, je regarde la Statue de la liberté. Un des avantages publicisés de l’hôtel où je loge, juste pour une nuit. Magnifique vue sur la Statue de la liberté. Pour bien moins cher, on a la même vue de Battery Park, comme les clodos. Pour un prix faramineux – que je n’ai pas à débourser dans mes semblants de voyages, celui-ci se déroule sur moins de 48 heures, je me lève à Montréal, je dors le soir même à New York, je retrouve mon lit le lendemain - je n’ai qu’à tasser les rideaux, et je vois la dame. La dernière fois, c’était à la télé. Elle était enfumée par les ruines du World Trade Center.
Je suis en train de fumer, je peux recréer la scène juste pour moi avec le bon angle, en cropant l’image avec mes doigts. Je pense à Gangs of New York, soudainement. À ce qu’était l’Amérique et à ce qu’elle est encore, malgré tout. À ce qui ne change pas là où précisément tout semble changer sans cesse.
J’ai vu Ground Zero. Déception. Le lieu est plutôt petit, et il n’est pas différents des multiples sites en constructions sur l’île de Manhattan. C’est toujours en construction ici. Ça m’a pris dix bonnes minutes pour aller m’acheter des cigarettes chez Duane Read, en face de l’hôtel, parce que, justement, on refait la rue. J’ai failli laisser une empreinte dans le ciment encore frais du pavé, mais des types m’ont crié de changer de trottoir. Oui, tout renaît tout le temps, ici. Il faut suivre le rythme. Mon empreinte, de toute façon, n’aurait pas été éternelle. Du World Trade Center, il ne reste plus rien que le vide, sur lequel on reconstruira autre chose. On n’est plus au temps des cathédrales.
***
Suivre le rythme, mais il commence à être trop rapide pour moi. Après une semaine débile de boulot, tout ce que j’ai trouvé de mieux à faire est de passer des heures dans des aéroports à lire des magazines à potins. Je vous jure qu’il n’y avait rien de mieux à faire pour mon moral ces temps-ci. Ground Zero dans ma tête, c’est ça que je voulais. Dans un aéroport, avec des magazines à potins, on n’est strictement rien. Citoyens de nulle part, ni de patrie, ni de pensée. La liberté… On sous-estime grandement les vertus de l’abrutissement.
Dans mon sac, Carnet devant la mort de Laurent-Michel Vacher, mais j’en ai ma claque de la mort. C’est terrible; je lis les dernières phrases d’un mourant et je tique sur la forme. Je devrais être touchée seulement par l’idée que ces phrases sont écrites par quelqu’un qui connaît d’avance sa fin, mais je m’emmerde, et je ne peux rien faire contre ça. Je m’emmerde aussi avec Jankélévitch. Dans son intro, c’est l’homme qui parle. Pour le reste, c’est le philosophe, et les philosophes, je n’en ai plus rien à foutre désormais. Je m’emmerde avec tous les gloseurs de la mort, moi qui les lisais tant, avant. Ils posent. Ils posent même pour leur propre mort. Et dire que je les lisais avec respect! Ils connaissaient quelque chose dont je n’avais aucune idée! Mais je n’avais pas prévu avoir de sitôt mon idée sur le sujet! Je pensais qu’elle allait être semblable! Cette abdication intello, détachée, supposément intelligente, me fait profondément chier. Et cette foutue gravité aussi.
Je suis en colère, voilà , et c’est la colère qui me tient en vie.
Ma réaction de défense spontanée après cinq mois de merde est l’exaspération. Ah oui, ce qu’on peut s’en permettre avec la mort! Ce qu’on peut s’en permettre d’en jeter aux autres, des pensées profondes! La vérité est que même en touchant de près la mort, personne n’est capable d’imaginer sa fin. Elle est toujours une chose à venir. Aucun endeuillé ne devient spécialiste de la mort. Du deuil, peut-être, mais pas de la mort, surtout pas de la sienne. Peu importe le nombre de gens qu’on enterre, on reste toujours aussi con face à cette idée. Heureusement, peut-être. Sinon, comment vivre? Comment espérer en l’avenir?
***
Non, la liberté n’est pas aussi belle que dans les chansons.
Je ne suis partie que 48 heures, mais ce sont dans ces heures que ma grand-mère est entrée d’urgence à l’hôpital pour y mourir, mardi. Ma mère, encore une fois au cœur de la tourmente, cinq mois seulement après la mort de mon père. Dans sa tristesse infinie, elle a quand même trouvé le courage d’accompagner sa mère jusqu’à la fin.
Jankélévitch, dans son introduction, parle de trois types de morts. La mort au « Il », englobant toutes les morts qui ne nous touchent pas trop personnellement. La mort au « Tu » qui concerne les proches, comme les parents, les enfants, les amoureux. Cette mort au « Tu » qui nous rapproche de la mort au « Je », la plus inexplicable, la plus incompréhensible, la plus révoltante, parce que la plus difficile à imaginer. On vit toujours la mort par procuration jusqu’à ce qu’on la vive au « Je » - cette dernière étant impossible à raconter.
Parce que, avec mon père, j’ai vécu cette mort au « Tu », sa mort à elle ne m’a pas effrayée. Avant, j’aurais été incapable de la toucher, de la caresser et de l’embrasser comme je l’ai fait. Elle était dans le coma. Elle respirait par saccade, la bouche ouverte, il fallait humidifier régulièrement et à ce moment, les derniers réflexes fonctionnent encore, la bouche se referme sur le coton mouillé, pour boire. Et cette odeur doucereuse, presque sucrée, flotte autour du corps, comme c’est le cas pour tous les morts. Elle n’a pas souffert que répètent les gens, l’air grave, pour se consoler.
***
Nous ne sommes pas maîtres de nos souffrances. En cela, nous ne décidons rien, et il est inutile, voire même ridicule, de les précéder. La véritable souffrance révèle ce qu’on ne veut pas révéler, tandis que la souffrance recherchée est recherchée précisément pour révéler ce qu’il nous brûle de révéler.
Et moi-même, du haut de ma souffrance -ou plutôt du bas, pas sûr que ça élève qui que ce soit-, je parle, je tente de lui donner un sens, et plus j’en parle et plus elle perd de son sens. J’ai cette illusion de croire que ce que je vis peut être transformé par l’écriture, que ce que je vis ajoute à ce que j’écris, mais j’en doute, puisque ce que je vis me donne envie de me taire. Me donne envie de ne plus bouger. De ne plus rien désirer. De ne plus rien vouloir. Si je continue d’écrire, c’est sur le versant de moi-même qui n’a pas encore été floué par l’indicible, c’est le peu qu’il me reste qui peut encore dire, c’est ma petite rebuffade contre l’existence.
Je sais bien qu’au fond, il ne s’agit que d’un charabia, l’équivalent de ce que l’on sifflote dans le noir pour se donner du courage, mais qui jamais ne fera disparaître la noirceur.
J’abuse de la touche delete depuis trop longtemps, je réduis à néant ce que je crains de faire naître par l’écrit, ce qui me prouve par là que je reconnais une forme de procréation aux mots, ce que je trouve en même temps ignoble… La vérité est que je déteste la réalité née de l’écrit, bien en deçà du réel, lequel est bien au-delà de ce que l’on peut comprendre. J’avais écrit bien des lignes sur l’agonie de ma grand-mère, dont il m’a fallu corriger les temps de verbe. « Elle est » pour « elle était »…
Je déteste ma soumission et ma dépendance à l’écriture, qui pourtant m’a libérée de bien des maux, mais pas de ces mots qui réduisent ma peine. Je ne sais pas ce que je dis, alors comment pourrais-je savoir ce que je comprends? Ce que je fais, même?
***
J’arrive au bout de mon inspiration. De mes idées. De mes espoirs. De mes ambitions. Ground Zero.
De retour après la reconstruction.